Mon Emi
– expérience que j’ai appelée pendant des années affectueusement « mon petit aller-retour »
Je suis né dans le sud de la France. J’ai deux frères, un de trois ans mon aîné, l’autre de 10 ans mon cadet.
Nous avons passé une enfance vraiment insouciante dans la ville où je suis né mais également sur l’île de la Réunion où mon père a pu avoir une affectation de plusieurs années.
Très tôt après le collège j’ai réussi un concours un peu particulier permettant d’embrasser une carrière toute tracée que mon père avait pu faire à son époque. J’allais faire le métier de mon père. Pouvoir aussi évoluer, dans une grande famille. C’était une vraie fierté pour moi et ma famille.
Mais avant la fin de la formation, l’année de mes 17 ans, je suis tombé malade.
C’était une maladie associant douleurs intenses, perte de concentration et une fatigue épouvantable. Nous en avons fait, des médecins, parcourant le département. Ça a été très compliqué : le diagnostic n’était pas évident.
Et les douleurs étaient vraiment handicapantes. Certains jours, je ne pouvais pas sortir dehors, une migraine m’empêchant d’ouvrir les yeux, même avec des lunettes de soleil.
C’était très compliqué à vivre, si on rajoute l’incompréhension à la douleur.
Et ça a duré. Des jours. Des semaines. Des mois.
Parfois, c’était supportable, les douleurs étaient moindres. La fatigue aussi. Je pouvais de nouveau me déplacer, vivre un peu.
Mais ça revenait, en crise qui pouvaient durer plusieurs jours.
C’est arrivé pendant l’une d’elles. Un après-midi que j’étais alité, mon esprit enfermé dans cette douleur atroce, quelque chose s’est passé.
J’ai senti une grande pression à la base de mon cou, comme quelque chose se briser.
Et soudain, je sens que je sors de mon corps, que je commence à emplir la pièce.
C’était surprenant, étonnant, assez violent, mais étrangement libérateur.
J’étais léger, flottant dans ma chambre totalement libéré de mon corps.
J’étais donc en face de mon corps, qui respirait doucement. J’avais l’air de souffrir encore, car je grimaçais en face de moi. Pour autant, moi, je ne sentais rien. Je n’avais même que très peu d’affection pour ce corps en face de moi, pour ce lit dans lequel pourtant j’étais censé être, et même pour cette affiche de film immense au-dessus du lit qui il y a encore quelques minutes, me plaisait tant.
Je n’étais plus ce corps. Il n’était que douleur. Un véhicule cassé.
Alors je sentis que si je m’approchais, alors j’allais être « aspiré ». Je le savais du plus profond de moi-même de manière instinctive.
Ce corps n’était pour moi que souffrance. Alors, je suis parti. Aussi simplement que de le vouloir, j’ai filé vers le haut, traversant plafonds et murs.
Mon souvenir suivant est un souvenir merveilleux où je vole. Des êtres m’accompagnent, autour de moi. Pourtant, je sais où je vais : tout droit. Vers le haut.
Et au fur et à mesure que je monte, je remarque que ma vision est différente de celle sur terre. Elle n’a pas d’angle mort : j’ai beau regarder vers le ciel, en haut, je vois encore la ville. D’ailleurs, elle est petite, déjà.
Un sentiment de plénitude a commencé à m’envahir et quand il devient total, j’ai des visions.
J’ai la vision d’une ville en construction. Mais la construction ne va pas dans le sens normal : c’est à l’envers, comme si le temps partait à l’envers. Une déconstruction. Bientôt, il n’y a plus que de petites constructions en pierre, puis plus rien.
Ensuite, je vois un livre qu’on écrit, page après page. Les pages sont éparses, chacune différente de la précédente. Il y a des entités autour du livre, qui l’écrivent. On me dit que c’est un livre important. Je veux savoir le titre. Je pense à La Bible – mais je n’aurais aucune réponse.
Mais soudain une lumière emplit mon esprit et je ressens l’accès à des milliers de connaissances. Soudain, j’ai la réponse à tout. Et avec elle, les questions disparaissent d’elles-mêmes, comme si elles n’avaient jamais existé.
Alors j’ai eu envie de m’envoler encore, et c’est ce que je fais. Je remarque à peine que de nombreuses entités me suivent dans mon nouvel envol.
Le seul sentiment qui m’habite, c’est cette lumière que je ressens en moi. Cette douce chaleur est dans mon cœur, et rien qu’en pensant à elle, je me rends compte qu’elle apparaît devant moi.
Je continue de m’élever dans la lumière, vers ce chemin irrésistible semblant tout droit, tout tracé. Plus je me rapproche, plus je me sens bien, à ma place, et la lumière m’éblouit totalement.
C’est probablement là que ma mémoire se brouille, car mes souvenirs reprennent à un autre moment. Je suis sur un quai de gare. Je sursaute, comme si je venais de me réveiller. Je sens qu’il s’est passé quelque chose entre ce moment et la grande lumière. Je le sais, mais je ne m’en rappelle pas, et pourtant cela ne m’inquiète pas. Je ne retrouverai jamais ce souvenir.
Autour de moi, il y a comme une brume blanchâtre qui m’empêche de voir loin mais je peux voir quelques autres voyageurs. Tout le monde attend. Moi, j’ai une petite flamme dans mon ventre qui me rassure. Je sais que je suis au bon endroit.
D’ailleurs, je peux bouger, aller voir les autres qui sont autour de moi. Sont-ils morts, eux aussi ? Ils ont l’air tellement comme moi : un peu surpris, un peu déboussolés, mais c’est normal : nous faisons un très beau voyage.
Et là, sur mon quai, pendant que j’attends, je me rappelle les différentes fois où je suis venu ici, où j’ai traversé ce quai. Un paquet de fois. Parfois, j’avais peur. Parfois j’étais vraiment pas bien.
Mais là ça va. Cette fois-ci, ça c’est bien passé : ce n’était pas trop violent.
Le temps passe. Autour de moi, certains se font récupérer par des proches. Moi personne ne vient, mais ça ne m’étonne pas, ce n’est pas la première fois.
Au bout d’un moment, le temps se fige et je sens que c’est bon.
Je me rappelle juste du sentiment de pouvoir « rentrer chez moi », comme une option venant à moi.
Enfin. J’y vais.
Je perçois une colline, et à son sommet, une très grande structure se dessine, comme un château. C’est un lieu isolé, sans vraiment de végétation particulière. Il fait nuit.
Ce lieu à première vue austère me rassure. Je sais que c’est là-bas : c’est chez moi.
Il y a une grande porte, double, en chêne. Elle s’ouvre quand je m’approche.
Et là, il m’accueille. Non pas celui que j’attends, mais un petit homme au visage fin, sans âge. Il me salue.
Je le salue à mon tour. Je sais qui il est, à ce moment-là. Je l’ai déjà vu de nombreuses fois, je sais que je peux lui demander ce que je veux. Il est comme l’esprit des lieux.
Je regarde autour de moi, dans le château. Tout est comme dans mes souvenirs, et cette pensée me fait sourire.
« Je peux vous faire visiter, bien sûr, le temps qu’Il rentre ».
Bien sûr. Il est de sortie. C’est pour ça qu’il n’était pas venu me chercher. Cette pensée me rassure.
Je ne me souviens pas beaucoup de pièces du lieu. Je me rappelle du caractère très géométrique des pièces : des angles droits, des pièces rectangulaires, carrées. Il y a plusieurs statues que je ne reconnais pas et auxquelles je ne m’attarde pas, mais assez peu de décoration.
Ce dont je me souviens le plus clairement, ce sont deux grandes salles, chacune occupée par une structure imposante. La première était une structure en pyramide inversée, noire, avec des inscriptions qui clignottaient.
Je reste un instant immobile devant cette machine qui me surplombe. Mon guide me dit simplement : « C’est là où les âmes descendent »
Et là : plusieurs flashs. La multiplication des âmes, puis leur séparation, puis le travail réalisé pour qu’elles puissent s’incarner. Pour ce faire, il faut qu’elles soient transformées, ce que mon guide a appelé avec le verbe « descendre ». L’âme parfaite est placée en haut, une fois la transformation réalisée, l’âme est en bas. Et il y en a plusieurs.
Il y a une autre structure, plus petite, un peu plus loin. Rectangulaire, toujours de métal noir, toujours avec de nombreuses lumières.
« C’est là où les âmes se régénèrent ».
De nouveau, tout est évident pour moi.
La visite continue. Mon guide est charmant, et je le remercie pour chaque explication.
Quand, soudain, le sol, les murs, le plafond, chaque objet tremble. Une vibration impressionnante emplit l’ensemble de l’édifice.
Le guide me regarde, et je comprends tout de suite ce qu’il se passe.
« Il » vient de rentrer.
Cette perspective me met en joie. Je me sens si prêt à le voir à nouveau ! Il m’a tant manqué !
Une porte s’ouvre. Il est derrière. C’est une représentation angélique que j’ai en face de moi, avec des ailes, un halo brillant de lumière.
Nos regards se croisent.
Et à ce moment-là, je sens sa puissance, sa présence, son intelligence, sa conscience. Et notre connexion. Notre connexion est si forte.
Et dans cette connexion, je sens ses pensées.
Et j’ai accès à des éléments. Si je ressens cette connexion, c’est que nous sommes les mêmes. À deux endroits à la fois. Mais les mêmes.
J’ai accès pendant un temps à ses pensées. Il est surpris de me voir ici. Non, ce n’est pas personnel. Il est surpris d’en voir un. De voir une « unité » ici en ce moment. Ce n’est pas normal.
Plus que voir ses pensées, je me vois, moi, par ses yeux. Je ressemble encore un peu à humain mais il est fait de lumière, de lumière qui pulse lentement.
La connexion se renforce, elle devient vraiment intense, et nous attire l’un vers l’autre.
Je me sens prêt. Ça fait longtemps que j’attends. Tout va très vite. Alors que nous nous rapprochons, je me sens absorbé, englobé, comme si tous mes doutes disparaissaient et qu’une puissance perdue revenait.
Et alors que le rapprochement devenait de plus en plus intense, que la sensation d’être dans ses bras envahissait mon cœur et mon âme, je ressentis un choc brutal.
Je fus instantanément projeté en arrière. La fusion que je ressentais et qui me faisait tant de bien laissa place à une déchirure.
Dans ma mémoire, c’est sur ma tête que le choc a été brutal, mais dans ma chair, c’est mon plexus solaire qui brûle quand je m’en souviens. J’ai toujours la marque, d’ailleurs, rouge.
Et alors, je me sens descendre, la tête en bas. Mon crâne semble frapper plusieurs fois des barrières qui explosent.
Et soudain, je rétrécis. Cette impression absolument affreuse d’être obligé de me réduire, pour rentrer dans un petit truc étroit, pas agréable.
Je rentre dans mon corps. C’est très douloureux.
Et quand l’expérience se termine, j’ai mal. Si j’avais eu le choix, je serais resté là-bas, dans les bras de mon Ange… et je ne serais jamais revenu. J’en ai pleuré. Je me suis senti abandonné. J’ai attendu un mot, une réponse, un message. En vain.
J’allais à l’église, avant cette expérience. Je n’ai plus jamais pu supporter un prêche ni même l’odeur de l’encens pendant des années. Mes parents n’ont jamais compris.
Je ne leur en ai jamais vraiment parlé. En fait, je n’ai pas eu envie, je n’en ai pas ressenti le besoin pendant longtemps. Je me doutais que ce serait dur à croire. Et je m’en foutais : c’était mon petit secret à moi, mon petit « aller-retour ».
J’ai guéri suite à cette expérience, contre plusieurs avis médicaux et j’ai pu reprendre une vie normale.
Une vraie vie normale, avec le travail, le fils, une femme. J’ai tenté de ne pas en parler, de ne pas être bizarre. Jusqu’au divorce.
À partir de là, j’ai eu envie de changer des choses. Et pour tenter de comprendre ce que je ressentais, parler de cette expérience en faisait partie.
J’étais loin de me douter jusqu’où ce besoin d’en parler et de comprendre allait m’amener.
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